RODIN en tension

Rodin faisant corps avec ses productions ; figé et assemblé à elles par la photographie,empreinte lumineuse.

Rodin faisant corps avec ses productions ; figé et assemblé à elles par la photographie,empreinte lumineuse.

Pistes de travail pour des problématiques autour de Rodin selon l’angle de notions propres aux Arts Plastiques

Après une approche nécessaire et vaste sur l’historiographie et les références historiques et iconographiques, on peut essayer de dégager des notions et outils conceptuels repérables chez cet artiste.
Il sera possible ensuite de confronter ces mêmes notions à d’autres œuvres et d’autres artistes afin de vérifier leur pertinence et de permettre  d’établir des liens entre œuvres variées.

On pourrait souvent poser une équation à 2 variables et considérer chaque œuvre comme une proposition pondérée de cette équation.

Grands repères et pôles :

Rodin semble opérer en tension permanente ; ses œuvres sont toujours dans un entre-deux.
On pourrait à son propos utiliser l’annonce faite par Duchamp : « étant donné » ; il ne s’agira pas de la chute d’eau ni du gaz d’éclairage, mais d’autres pôles et repères.

Architecture/corps

Le premier binôme me semble être constitué par l’écart le plus grand, établissant la plus grande tension, à savoir :
La passion établie de R. pour l’architecture et les cathédrales ( des centaines d’études et de textes réalisés lors de nombreux voyages d’études) jusque dans les détails de moulures, de piliers. La dimension monumentale, la géométrie, la rigidité, la spiritualité ( Rodin sera tenté dans sa jeunesse par la vie religieuse). L’architecture des cathédrales est aussi une œuvre repère, collective , monumentale au centre de la cité. Les cathédrales sont aussi comparables à des croissances naturelles ( réseaux, nervures, arbres..) ; enfin, la cathédrale contient le spectateur, elle l’englobe elle l’emporte. ces croquis sont en noir et blanc et/ou valeurs de gris ; souvent rehaussés de dégradés soulignant les reliefs.

Une deuxième passion et pratique établie par des centaines de pages de dessins et carnets, consacrés aux corps féminins, à la nudité, ces croquis étant la plupart du temps traités sans modelés, sans ombres propres ni portées, rehaussés de taches, coulures, glacis, jus de peintures et d’encres très pâles . les corps cambrés, courbés, en plongée et/ou contre-plongées. Autre pratique extrêmement caractéristiques de ces croquis, l’absence systématique de contour fermé ; une ligne ouverte, parfois décalée des surfaces colorées.

 

De même, la fascination constante pour la danse, et particulièrement les danses balinaises, découvertes à l’exposition universelle.

Le thème de la danse et du mouvement est récurrent dans ces études. La danse associée à la fluidité, à la liquidité. Cependant, il associe aussi clairement les cathédrales et les danseuses, en comparant les monuments aux danseuses balinaises dans son texte de référence « les cathédrales de France ».

Rodin, Cathédrale..c'est ainsi qu'il baptise cette oeuvre ; rencontre de structures humaines essentielles et les croisées d'ogives monumentales..

Rodin, Cathédrale..c’est ainsi qu’il baptise cette oeuvre ; rencontre de structures humaines essentielles et les croisées d’ogives monumentales..

Espace tridimensionnel/surface
Structure rationnelle/taches et hasard
Rigidité minérale/fluidité liquide
Monumentalité publique/intimité discrète
Espace public/espace privé
Rectitude/torsions

Ainsi cette polarité, voire cet antagonisme se retrouve dans la pratique de Rodin, les bronzes et marbres étant des matières dures, destinées au public et comme instituées ; les plâtres et terres étant associées à des étapes, des épreuves, à une certaine intimité du travail d’atelier.

Rodin, Balzac, au salon, plâtre, 1898. La sculpture monumentale a cependant comme finalité d'occuper un espace réel, public et d'être donc associée à l'architecture, de par ses proportions et sa situation. Ici, même de façon provisoire, au salon, une épreuve de plâtre, éprouve ce rapport.

Rodin, Balzac, au salon, plâtre, 1898. La sculpture monumentale a cependant comme finalité d’occuper un espace réel, public et d’être donc associée à l’architecture, de par ses proportions et sa situation. Ici, même de façon provisoire, au salon, une épreuve de plâtre, éprouve ce rapport.

Toutes les sculptures sont du domaine de l’espace réel, de la confrontation au public, de l’inscription au sol, du dialogue avec la lumière extérieure ; mais chez Rodin, l’importance essentielle accordée aux surfaces, aux peaux, aux accidents, aux hasards est essentielle.

Rodin, torse, femme poisson, enlacés, sur colonne...Une combinaison fréquente du socle qui relève de l'architecture et des corps inachevés, fluides, enlacés, qui rappellent les esquisses aquarellées.

Rodin, torse, femme poisson, enlacés, sur colonne…Une combinaison fréquente du socle qui relève de l’architecture et des corps inachevés, fluides, enlacés, qui rappellent les esquisses aquarellées.

Les socles peuvent être assimilés à l’architecture, au rapport à l’espace public, de façon encore plus évidente, des œuvres comme la porte de l’enfer et/ou la tour du travail en sont la preuve. Rodin, en contrepoint travaille ses sculptures et corps comme des formes fluides, aux contours mouvants, aux surfaces douces et/ou accidentées.

Quelles que soient les étapes de ces deux oeuvres, par exemple, la question de l'architecture et de la monumentalité est clairement engagée. La dimension collective et lyrique, propre aux cathédrales également avec les thèmes du jugement ultime de l'humanité ou du travail et de la société

Quelles que soient les étapes de ces deux oeuvres, par exemple, la question de l’architecture et de la monumentalité est clairement engagée. La dimension collective et lyrique, propre aux cathédrales également avec les thèmes du jugement ultime de l’humanité ou du travail et de la société

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Rodin préfère la plupart du temps les matériaux transformés, passant par des étapes de liquidité, de fusion : glaises, plâtres, cires bronzes, de façon quasiment systématique il tient à laisser apparaître des marques du processus de transformation, passant du fluide au rigide.

cette étude pour Balzac montre l'intérête évident de Rodin pour la plasticité de la terre et ses recherches de maléabilité des matériaux, à l'opposé de la taille, des pierres, de la dureté des bronzes.

cette étude pour Balzac montre l’intérêt évident de Rodin pour la plasticité de la terre et ses recherches de malléabilité des matériaux, à l’opposé de la taille, des pierres, de la dureté des bronzes.

Les marbres, sont délégués, ils possèdent cependant la surface laiteuse qui rappelle les taches de gouache de ses dessins.

La danaïde est l'unedesoeuvres les plus emblématique du travail sur la peau, la surface , l'intimité.

La danaïde est l’une des œuvres les plus emblématique du travail sur la peau, la surface , l’intimité. Le sujet de la naïade,comme l’ondulation des cheveux évoquent  manifestement l’élément liquide, antagonique à la minéralité.

 

ce corps à corps taillé dans le marbre, sous le contrôle de Rodin exprime non seulement la torsion mais encore le sfumato, le flou laiteux des surfaces, qui rappelle ses études aquarellées. Intérête soutenu jusque dans les volumes pour les qualités de surfaces.

ce corps à corps taillé dans le marbre, sous le contrôle de Rodin exprime non seulement la torsion mais encore le sfumato, le flou laiteux des surfaces, la légèreté de nuages autant d’éléments qui rappellent ses études aquarellées. Intérêt soutenu jusque dans les volumes pour les qualités de surfaces.

Toutes les œuvres de Rodin, sans exception, mettent en scène des figures en torsion, en mouvement, en déplacement ; il reproche d’ailleurs à la photographique son côté figé, la sculpture seule pouvant traduire la continuité des formes en mouvement ( quelques années avant Boccioni). Il y a là encore le croisement de la fixité architecturale et de la fluidité des esquisses.

Ombres/lumières

Par définition presque, la sculpture est un dialogue avec la lumière extérieure, la lumière des astres ou luminaires, mouvants ou fixes.

Version en bronze de la Danaïde,inversion des rapports de valeurs reflets/ombres..

Version en bronze de la Danaïde,inversion des rapports de valeurs reflets/ombres..

Rodin travaille évidemment en fonction de cette épreuve cruciale ( confirmé par Rilke) ; mais une pratique systématique de Rodin, au delà des nécessités de l’ouvrage et de la technique est de pérenniser toutes ses œuvres par des versions de marbre et de bronze ; il est l’un des rares sculpteurs à jouer ainsi systématiquement d’une approche lumineuse opposée entre la blancheur des marbres produisant des ombres sombres et la surface luisante des bronzes, noire, révélée par les reflets plutôt que les ombres propres.

célèbre portrait de Rodin, où la mise en scène révèle la multiplicité des approches de la lumière,: modelé, contre-jour, positif/négatif etc..

célèbre portrait de Rodin, où la mise en scène révèle la multiplicité des approches de la lumière,: modelé, contre-jour, positif/négatif etc..

De même, par l’étude des photos d’atelier, commandées par Rodin et parfois retravaillées, on constate qu’il conçoit aussi ses œuvres comme des silhouettes devant/pouvant être admirées à contre-jour ; la mise en scène et certains autoportraits le prouvent ; on retrouve aussi ici, la dématérialisation de la sculpture au profit de la tache ( voir polarité précédente).

bronze/marbre
terre/soleil
négatif/positif
Modelé/contre-jour
Pesant/léger
Corps/esprit

On peut encore associer le thème de l’ombre ( titre d’un des motifs essentiel d’œuvres de R.) à la terre, au deuil à la pesanteur, à la chute

EN renversant sa "martyre", Rodin la transforme en Icare chutant...

EN renversant sa « martyre », Rodin la transforme en Icare chutant…

et la lumière à l’esprit, la joie.
Rilke décrit assez clairement la quête de la lumière, ceci tant pour les œuvres de bronze que claire ( plâtres – marbres..), la tension entre le sol et le ciel et souvent la torsion vers le zénith.

les 3 ombres qui dominent la porte de l'enfer ; tout un programme ici exposé, qui plus est dans une version tantôt marbre, tantôt bronze, qui explorent les varaitions subtiles des jeux d'ombres propres, de reflets, d'ombres portées..

les 3 ombres qui dominent la porte de l’enfer ; tout un programme ici exposé, qui plus est dans une version tantôt marbre, tantôt bronze, qui explorent les varaitions subtiles des jeux d’ombres propres, de reflets, d’ombres portées..

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les 3 ombres

Souvent il s’agit de construire un corps matière, assimilé aux ténèbres comme un organisme vivant, animé d’un souffle le guidant vers la lumière. Damnés, martyrs, ombres, naïades et/ou amants, artistes, messies…toutes ces figures sont en tension.
Il y a les figures qui tournent le dos à la lumière et se penchent vers le sol, créant leur ombre et celles qui sont en expansion, en extension, vers la lumière.

une version du Penseur ; le repli

une version du Penseur ; le repli

le penseur, en place sur la porte de l'enfer, replié sur lui même, crée son espace et ses jeux d'ombres intimes ; Ugolin, Adam partagent ce type de disposition.

le penseur, en place sur la porte de l’enfer, replié sur lui même, crée son espace et ses jeux d’ombres intimes ; Ugolin, Adam partagent ce type de disposition.

photos d'atelier, commandées par Rodinen vue de mise en scène du Penseur, selon un effet de jeux d'ombres précisément étudié.

photos d’atelier, commandées par Rodinen vue de mise en scène du Penseur, selon un effet de jeux d’ombres précisément étudié.

Souvent une dialectique existentielle d’ailleurs, exprimée clairement par les titres, les ombres, les fantômes…

un assemblage éphémère, fixé par un cliché photographique, combinant une ombre et la méditation..

Tête de douleur, photo de Steichen, la mise en scène et le drapé mortuaire contraste délibérément avec la pâleur et l’évanescence du visage. Dialogue socle/figure, comme une équation corps/esprit

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un assemblage éphémère, fixé par un cliché photographique, combinant une ombre ( variation d’ Adam) et la méditation..

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Fragments/totalités

Fidèle à un grand paradigme de la Renaissance, Rodin questionne en permanence le rapport entre les parties et le tout. Le principe harmonieux décrit abondamment par Pic de la Mirandole, M. Ficin, Alberti ,Vinci …étant que les proportions des parties se retrouvent dans les qualités de la totalité ; harmonie du microcosme et du macrocosme ; pour Rodin, le moindre fragment exprime la totalité, métonymie absolue. Ses collections de pieds et de mains antiques en sont la preuve, la vie, l’équilibre.

L'ensemble des Bourgeois est sans doute l(oeuvre montrant le plus clairement l'intérêtde Rodin pour la relation des parties au tout. Notion d'ensemble articulé.

L’ensemble des Bourgeois est sans doute l’œuvre montrant le plus clairement l’intérêt de Rodin pour la relation des parties au tout. Notion d’ensemble articulé.

Ainsi tout corps est un ensemble de parties, mais tout groupe est constitué de parties ; il est aussi possible de constituer des totalités ( corps et/ou groupes) par assemblages de parties harmonieuses.
Le principe repose aussi sur la singularité de chaque fragment, qui apporte ainsi au groupe sa part.

La porte de l'enfer, en version inachevée, présentée par Rodin avec des manques, sera son oeuvre totale, intégrant quasiment toutes les pièces singulières . Ajoutées, enlevées, réassemblées.

La porte de l’enfer, en version inachevée, présentée par Rodin avec des manques, dont le Penseur!! sera son oeuvre totale, ouverte, intégrant quasiment toutes les pièces singulières . Ajoutées, enlevées, réassemblées.

Quelques essais étonnants et remarquables sont cependant notables avec le principe de répétition du même, comme dans les ombres ; mais la rotation permet de voir la même figure sous un angle différent, ainsi, elle expose aux regards des parties différentes ; il n’y a donc pas répétition stricto-sensu mais redéploiement des parties.

Pour Rodin, selon la tradition, chaque partie est elle même un ensemble de parties articulées, assemblées et peut donc constituer une otalité, comme cebras ainsi que tousles fragments d'antique, qu(il collectionne.

Pour Rodin, selon la tradition, chaque partie est elle même un ensemble de parties articulées, assemblées et peut donc constituer une totalité, comme ce bras ainsi que tous les fragments d’antique, qu(il collectionne.

L’architecture reste aussi le modèle absolu ( y compris et surtout dans les textes de la Renaissance) comme grand corps constitués de parties essentielles et proportionnées.
Il nomme la cathédrale, l’assemblage de 2 mains.

abattis/corps
Individu/groupe
Membres/figure

Dans la mesure ou chaque fragment est une totalité harmonieuse, la collection de fragment peut aussi devenir un dispositif de mise en scène ; collection d’antiques, collections de membres, abattis…Rodin est parfaitement conscient de la diversité des regroupement possibles. Variations et séries, collections..

Rodin, 3 faunesses, ici un assemblage par répétition et rotation, comme pour les 3 ombres, inversant le principe de la ronde-bosse, ce sont ici les statues qui tournent...

Rodin, 3 faunesses, ici un assemblage par répétition et rotation, comme pour les 3 ombres, inversant le principe de la ronde-bosse, ce sont ici les statues qui tournent…

Remarquable également la conscience très précoce de Rodin sur l’ensemble de son œuvre ; conçue comme un tout, intégrant tout ou partie de chaque pièce, études, ébauches, variantes, fragments, grandes et petites dimensions,
multiples, épreuves, photographies. De plus, son grand œuvre : la porte de l’enfer, semble fonctionner comme une œuvre ressource, comme une œuvre bilan, intégrant les parties.

Duchamp, l'une de ses boîtes valise, musée portatif...oeuvre ouverte,synthèse, bilan, catalogue, ressource, dépôt des pièces diverses et fragments d'une oeuvre continue

Duchamp, l’une de ses boîtes valise, musée portatif…oeuvre ouverte,synthèse, bilan, catalogue, ressource, dépôt des pièces diverses et fragments d’une oeuvre continue

On ne peut que comparer aux œuvres-bilans de Duchamp, le grand verre, les boîtes etc..

La série d'études de Clémenceau....variation moderne, comparable aux cathédrales de Monet ....Un ensemble de pièces de même nature ...un autre rapport de la partie et du tout.

La série d’études de Clémenceau….variation moderne, comparable aux cathédrales de Monet ….Un ensemble de pièces de même nature …un autre rapport de la partie et du tout.

Questions-Notions :

Par ces mots on peut approcher des questions et notions plus ouvertes et commencer des mises en relation avec d’autres artistes et encore des pratiques et questionnements personnels. La manière dont Rodin les aborde est exemplaire, mais non exhaustive.

– La pratique, l’atelier : inachevé, fragments, retours, assemblages, poïétique

De façon évidente, Rodin fait de la pratique la source même de sa création ; il est capable de saisir chaque étape de chaque opération et/ou technique afin de la mettre en valeur et de lui donner du sens. Les petits trous restant dans le marbre, les pointes repères, les coutures de plâtres, les marques de fonderie, les agrafes de métal, les touches de glaise……toute étape est digne d’être validée car porteuse d’une tension vers l’œuvre, témoignant du geste artistique de transformation de la matière.

Rodin, tête ( masque) de J. Baptiste, photographiée ( figée) dans une mise en scène puissante et cohérente, qui instaure ce fragment/étude comme oeuvre achevée, grâce à la photographie.

Rodin, tête ( masque) de J. Baptiste, photographiée ( figée) dans une mise en scène puissante et cohérente, qui instaure ce fragment/étude comme oeuvre achevée, grâce à la photographie.

Rodin se fait prendre en photo dans son atelier ; met en scène les ébauches, diffuse des documents sur l’œuvre en process. Les rencontres de figures hasardeuses dans un coin d’atelier deviennent des compositions.

-La matérialité : fluide, traces, manipulations, ébauches, démiurge.

Rodin privilégie les matériaux propres à conserver la trace de la manipulation. Il y a sans doute résonance avec les mythes et cosmogonies assimilant le créateur au sculpteur de terre soufflant sur sa figure pour l’animer ( anima : souffle-âme-mouvement). L’œuvre la main de Dieu ainsi que la récurrence de mains dans son œuvre en sont les signes.

Rodin, étude pour la tête de Balzac ; cette trogne de boue séchée exprime parfaitement le geste premier de Rodin, qu'il tient à préserver et instituer avec autant de soin que les épreuves finales.

Rodin, étude pour la tête de Balzac ; cette trogne de boue séchée exprime parfaitement le geste premier de Rodin, qu’il tient à préserver et instituer avec autant de soin que les épreuves finales.

 

cette première ébauche de la Porte de l'enfer relève du même getse que la figure de Balzac ; de la partie au tout Rodin opère semble t-il selon un même élan intuitif de la pression, de la manipulation.

cette première ébauche de la Porte de l’enfer relève du même getse que la figure de Balzac ; de la partie au tout Rodin opère semble t-il selon un même élan intuitif de la pression, de la manipulation.

– Incarnation : être ou avoir un corps, le déplacement, le mouvement.

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« je suis belle », assemblage extraordinaire de la femme accroupie et d’un corps masculin cambré, d’après un poème de Baudelaire. l’un des corps à corps les plus emblématique de son œuvre, vers une expansion, à l’opposé des compressions et contraintes.

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Cette même femme accroupie, utilisée dans la composition précédente, se révèle ici en compression mélancolique. chaque corps, par ses postures et contacts, évoque des émotions, des états d’âme.

 

Epreuve en plâtre, dans l'atelier en 1880 de la même femme accroupie, ici plus vive que dans sa version de bronze. Lumières et matières transforment la vision. Fragilité, au bord du socle/sellette.

Epreuve en plâtre, dans l’atelier en 1880 de la même femme accroupie, ici plus vive que dans sa version de bronze. Lumières et matières transforment la vision. Fragilité, au bord du socle/sellette.

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l’adolescent désespéré…les corps morcelés ou fragmentés sont assumés par Rodin, comme en situation de passage, en déplacement ; l’absence de parties peut donc être évaluée comme un état provisoire, intermédiaire

Le corps n’est pas une masse , un objet inerte simplement traversé par la vie ; ce n’est pas la « prison terrestre » ( de Michel Ange) , le corps est l’expression. Les figures de Rodin sont des corps, mais n’ont pas des corps. Ainsi ces corps sont.
La manière la plus explicite, pour un sculpteur de signifier cette existence est de suggérer le mouvement ; grand paradoxe de la sculpture figée : postures cambrées, courbées, tortes , déséquilibres.

– La lumière : raison d’être de la sculpture, capter, chercher. Inscription dans le temps, l’instant, l’espace réel.

Nous avons vu la question de la lumière dans le rapport d’opposition à l’ombre ; mais la lumière est aussi une question singulière. La lumière du jour, du climat, des heures révèle à chaque instant de nouveaux aspects des œuvres. Les photos demandées par R., à l’aube, dans le brouilllard, à contre jour, dans le contraste de l’atelier, montrent assez la dimension mouvante et vivante de sa conception de la lumière ; la lumière comme fluide seule capable justement de révéler chaque partie de l’œuvre.

Photo remarquable de Steichen, pour Rodin, magnifiant clairement la dimension monumentale du Balzac ( épreuve en plâtre). La photo, permet de révéler la diversité des accroches de la lumière par la sculpture, selon les heures, le climat etc..rencontre heureuse pérennisée.

Photo remarquable de Steichen, pour Rodin, magnifiant clairement la dimension monumentale du Balzac ( épreuve en plâtre). La photo, permet de révéler la diversité des accroches de la lumière par la sculpture, selon les heures, le climat etc..rencontre heureuse pérennisée.

La femme accroupie, photo de Pannelier ; usage lyrique et dramatisant de la lumière, fixée par le photographe, pour Rodin, dans son atelier. Avant les marbres et les bronzes, les photos fixent des étapes des recherches de Rodin, jusque dans la mise en scène.

La femme accroupie, ( même sujet que 2 photos précédentes) photo de Pannelier ; usage lyrique et dramatisant de la lumière, fixée par le photographe, pour Rodin, dans son atelier. Avant les marbres et les bronzes, les photos fixent des étapes des recherches de Rodin, jusque dans la mise en scène.

La lumière inscrit dans l’espace et le temps : la fascination paradoxale de R. pour la photo en est aussi un signe. Son intérêt pour la danse, notamment la façon révolutionnaire dont Loie Füller va chercher la lumière par ses voiles, est connu et montre sa capacité à comprendre les notions plastiques en jeu.

"la" Loie Füller...on comprend l'intérête de Rodin pour cette artiste, qui sculpte la umière par les ondulations des voiles prolongeant ses membres. Seule la photo, encore peut fixer chaque figure, transformant ces instants en véritables sculptures. Ici encore il est question de fluidité.

« la » Loie Füller…on comprend l’intérêt de Rodin pour cette artiste, qui sculpte la lumière par les ondulations des voiles prolongeant ses membres. Seule la photo, encore peut fixer chaque figure, transformant ces instants en véritables sculptures. Ici encore il est question de fluidité.

Corps-mouvement- espace-lumière étant questions communes à sa sculpture et à la dans e de Duncan et surtout Füller.

– L’espace : occuper, se déployer, marquer.

Principe premier, sans doute de la sculpture, Rodin en joue donc constamment avec une variété de propositions extraordinaires. Le plus surprenant étant sans doute ses compositions de répétitions, comme dans les ombres, ou il propose une démultiplication du même corps inversant le principe de la ronde bosse ( où l’on tourne autour de l’œuvre).De même des compositions comme fugit amor ( ou le rêve)

Rodin, le Rêve ou Fugit Amor..oeuvre très ouverte, en expansion.

Rodin, le Rêve ou Fugit Amor..oeuvre très ouverte, en expansion.

Fugit amor...une version en marbre exprimant clairement le déploiement le plus audacieux dans l'espace, l'expansion..

Fugit amor…un autre angle de cette version en marbre exprimant clairement le déploiement le plus audacieux dans l’espace, l’expansion..on peut noter que le corps masculin est une version très proche de « l’adolescent désespéré » et la figure féminine, une version de la « Faunesse à genoux » ,  Ici encore Rodin explore l’espace en positionnant certaines de ses oeuvres selon des axes variés..dos à dos, face à face etc…assemblages permettant d’occuper l’espace de façons variées.

et encore je suis belle, constituent des défis à la pesanteur, des expansions, à l’inverse des figures qui concentrent l’espace ; les replis, les enfermements dont le penseur est l’un des plus fameux exemple, ainsi que Ugolin.

Ugolin, version en marbre, ombres intérieures ; signes d'un drame intime. Compression au lieu d'expansion...

Ugolin, version en marbre, ombres intérieures ; signes d’un drame intime. Compression au lieu d’expansion…

Dans le cas des compressions, des replis, il y a une façon remarquable de densifier l’espace par la complexité des jeux d’ombres propres et d’ombres portées. Figures fonctionnant comme des trous noirs, des étoiles sombres.

 

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Rodin: son Jean Baptiste, aux 2 pieds collés au sol, représente un paradoxe de la marche, que Rodin assume et défend, présentant, non pas un instant du mouvement, mais une continuité ; ce que Boccioni reprend quelques années plus tard..Voir ci-dessous

Unique Forms of Continuity in Space 1913, cast 1972 Umberto Boccioni 1882-1916 Purchased 1972 http://www.tate.org.uk/art/work/T01589

Unique Forms of Continuity in Space 1913, cast 1972 Umberto Boccioni 1882-1916 Purchased 1972 http://www.tate.org.uk/art/work/T01589

Le socle : terre/ciel- Rapport au public, question d’échelle – présence

Nous avons abordé la question de l’espace public dans la première partie consacrée aux polarités ; la question du socle est donc l’un des outils évidents d’inscription dans un espace public, partagé. Rodin joue constamment de la complexité des rapports possibles entre l’espace partagé par le spectateur et l’espace construit, suggéré par la sculpture. Il y a rencontre. La fameuse installation au sol des bourgeois en est devenue le modèle. Mais la porte de l’enfer est aussi une façon d’inclure le spectateur, tout comme la tour du travail qui est un travail total sur le socle-escalier-colonne-tour…..

Essai de disposition en hauteur des Bourgeois...Monumentalisation architecturale du groupe..On voit qu'il y a interrogation de Rodin à chaque étape de la création.1912

Essai de disposition en hauteur des Bourgeois…Monumentalisation architecturale du groupe..On voit qu’il y a interrogation de Rodin à chaque étape de la création.1912

Le socle institue encore le rapport au sol et à la terre dans sa dimension métaphysique mortifère ; les chutes, les damnés, les martyrs…
Il y a aussi ses jeux incroyables de vases/matrices contenant des petites figures émergentes, naissantes, chutant…et encore les multiples fragments, posés à même la sellette, la table…le plus signifiant étant sans doute cette tête ( masque, car sans crâne) de Jean Baptiste, photographiée sur un coin d’atelier.

Le torse d'Adèle, posé à même le sol, anticipe de peu les dispositions de Brancusi.

Le torse d’Adèle, posé à même le sol, anticipe de peu les dispositions de Brancusi.

A ce propos, Rodin utilise parfois, de façon étonnante, la photographie comme une sorte d’équivalent-socle pour pérenniser des rencontres éphémères et fragiles.

– La photographie, l’empreinte : voisinages- présence- lumière- hiératisme

Reprenant la notion précédente, Rodin comprend très tôt la connivence évidente existant entre photo et sculpture : lumière, empreinte, fixité, noir et blanc, surface et espace, rapport au réel. En effet, si la peinture peut être une fiction totale, un artefact , la photo comme la sculpture conserve un rapport intime et consubstantiel avec l’espace réel et une lumière donnée.
On sait encore qu’il sait utiliser la photographie pour diffuser son œuvre, pour valider encore des fragments, des étapes, des moments, arrêtant ainsi momentanément une œuvre en mouvement.
Il reprend encore souvent les photos faites par ses assistants photographes pour observer, étudier et modifier certaines œuvres, reprenant à la plume, redessinant, biffant directement sur l’épreuve. Idem, il utilise la photo lmors de la polémique sur l’âge d’airain, afin de prouver la différence entre l’empreinte photographique ( comme double d’un moulage à même le corps) et la sculpture, qui selon lui ( à juste titre) n’ est pas un instant figé.

Ouvertures sur des contemporains

La fin du 19e siècle est foisonnante d’expériences et d’ouvertures conceptuelles. Rodin est en phase avec des artistes contemporains. Rapprocher des œuvres permet de mieux saisir la valeur opérationnelle des notions et concepts. La connaissance de l’œuvre de Rodin devient une clef pour saisir des œuvres diverses. Nous pouvons aussi établir des liens avec la peinture.

– Loîe Fuller, Duncan , liberté, espace, drapé, photographie, mouvement

La libération du corps féminin des carcans instaurés au 19e est un enjeu partagé par R. L’utilisation des tiges, antennes et voiles prolongeant le corps et les membres correspond à la thématique d’expansion et de conquête de l’espace et de la lumière. La photo permet de transformer les gestes des danseuses en sculptures planes…Effet miroir.
Métaphore de la joie comme épanouissement et extension du corps individu au contraire du repli et de l’enfermement mélancolique comme réduction de l’être , tristesse.( Spinoza : « conatus »)

– Lautrec, Degas : inachevé, traces, mouvement, corps

Loïe Füller, par Lautrec, de façon stupéfiante, Lautrec explore, comme Rodin, la trace, l'inachevé, le mouvement, l'expansion, la matière brute ..la lumière.

Loïe Füller, par Lautrec, de façon stupéfiante, Lautrec explore, comme Rodin, la trace, l’inachevé, le mouvement, l’expansion, la matière brute ..la lumière.

Ces 2 artistes, traitent de la dans, de la trace, du non finito, d’un autre regard sur les corps, les postures. Degas et Lautrec cassent les hiérarchie entre croquis/etude/peinture, utilisant de manière lisible et visible, crayons,craies, pinceaux…( « Degas Danse Dessin », de Paul Valery )! !

Le Tub, sculpture de Degas qui croise de nombreuses préoccupations de Rodin, tant sur le corps, la posture que le socle.

Le Tub, sculpture de Degas qui croise de nombreuses préoccupations de Rodin, tant sur le corps, la posture que le socle.

– Gauguin : liberté, corps, esthétique nouvelle

La recherche d’autre types physiques, la quête d’une harmonie avec une nature primitive et première, la dimension existentielle et métaphysique de Gauguin. (Pierre Loti : « le mariage de Pierre Loti »- livre conseillé à Gauguin, par VanGogh )

– Van Gogh : matière, passion, lumière, existentiel.

Peintre admiré par Rodin. Matière et lumière confondus ; matérialité des cieux et soleils/luminosité des terres et matériaux ; une polarisation forte chez VVG et commune à Rodin.

C. Claudel : alter-ego..

Ni muse, ni simple maîtresse et rivale..Il semble qu’il y ait unéchange artistique très fort ; une même compréhension des grandes tensions et passions. C.Claudel estpartie prenante des expériences sur le socle et le mouvement, sur les groupes… : les causeuses, la vague

-Monet : séries, lumières, installations, matière.

Contemporain, ami de Clémenceau également ; ils exposent ensemble ; ils se retrouvent de fait sur la question des séries, de la lumière, des plongées et angles de vue. Mais encore et surtout peut être sur la question d’un nouveau rapport au spectateur, avec des œuvres englobant ce dernier ; des œuvres impossibles à saisir d’un seul angle, d’un seul point de vue. Partageant aussi la question de la trace, de la matière. Les projets collectifs et la commande publique ; le rapport à la mémoire collective, la conception de lieux ( l’Orangerie) . La constitution d’une œuvre faite de pièces et de parties ( les nymphéas); le rapport à l’atelier…( Giverny)

Prolongements

Certains prolongements se font aussi naturellement vers l’oeuvre de Marcel Duchamp ; en abordant cet artiste, par exemple les œuvres « bilan » ; la « polarisation », la question de l’objet, du processus…qui peuvent être communs à Rodin et Duchamp ; de même le mouvement avec une transition possible Duchamp ( nu descendant)/ Boccioni( forme unique de la continuité dansl’espace)/Giacometti( l’homme qui marche).

On peut voir Rodin avec des ouvertures au delà du 19e siècle et faire quelques incursions très récentes dans des pratiques contemporaines, dont voici quelques pistes non exhaustives bien sûr :

– Manipulations, assemblages : Picasso, Schwitters, Hoch, Richier, Tinguely, Cragg……

– Danse, surfaces : Matisse, Tauber, Schlemmer, St Phalle, Rebecca Horn…

Socle : Giacometti, Brancusi, Calder, Picasso, Serra, Bourgeois, Caro, Cragg…

– Matières : Giacometti, Fautrier, Bourgeois

Architecture et sculpture : Dubuffet, Kapoor

A propos Olivier Jullien

Intervenant dans le domaine des arts plastiques, comme enseignant, praticien ( peintures-graphismes) et conférencier.
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2 commentaires pour RODIN en tension

  1. Dié dit :

    Merci beaucoup de partager ce travail et cette réflexion.
    Je me suis permise de mettre un lien vers ton blog sur l’espace collaboratif Polychrome-edu, sur Viaeduc.fr. Tu pourras si ça te dis y être inspiré ou nourri peut-être aussi .
    Bonne rentrée
    Caroline

  2. Catherine Autrive dit :

    Merci Olivier pour ce lien qui enrichit considérablement ma réflexion sur Rodin.
    A travers ton écriture, l’on ressent la sensibilité du plasticien: c’est très agréable!
    Bonne soirée et à très bientôt!
    Cath.Autrive-Z.

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