Artemis d’ Éphèse, gorgones, amazones..

Si le TEMPLE d’ARTEMIS à EPHESE fut l’une des 7 merveilles du monde, la statuaire de cette déesse et ses spécificités en font une œuvre repère et charnière dans l’histoire de nos civilisations.

Le culte s’étend sur des siècles et perdure de façon étonnante et souterraine jusqu’au 18 et 19eme siècle.

Le site d’ Éphèse est également sur le territoire de l’actuelle Turquie, comme Catal Huyuk et Gôbekli Tepe. Il est manifeste que l’actuelle Turquie est le berceau de mythes fondateurs tenaces.

Nous verrons dans un autre article, comment encore, avec l’art Byzantin, perdurent de très archaïques valeurs, paradoxalement plus modernes à bien des égards que nos traditions gréco-romaines et bibliques.

Nous verrons aussi comment ce culte est intimement lié aux traditions et cultures amazones, beaucoup plus importantes que les légendes.

Comme références principales, nous recommandons :

Les Amazones.,d’Adrienne Mayor, traduit de l’anglais (Etats-Unis, La Découverte, 560 p.,
Robert Graves : « les mythes grecs ». (1ere ed, 1958) pochothèque ed 2009
J.Pierre Vernant : L’Univers, les dieux, les hommes. Récits grecs des origines, Paris, Le Seuil, 1999.
Olivia Gazalé, « le mythe de la virilité », 2017. R. LAffont
Michelle Perrot, G. Duby : : « histoire des femmes » 1996. Plon

Le temple lui même est d’origine archaïque du 1er millénaire . Construction de bois. Dédié à Artémis, par les populations du « Pont » . Construit en marbre, est bâti vers -560  financé par le roi  Cresus de Lydie ( ouest de l’Anatolie) de dimensions colossales, ce qui souligne la force du culte d’Artémis, il est incendié par un Herostrate, citoyen qui l’incendia dans le seul but de devenir fameux….!

La figure d’Artémis d’Éphèse proprement dite ne rentre pas du tout dans le corpus de la statuaire classique grecque. Elle présente de nombreux signes archaïques. Ni déhanchement ni nudité. Multitude d’attributs, position frontale et hiératique et surtout la fusion des membres inférieurs en une sorte de tronc, de fourreau. Elle peut à la limite être apparentée à la statue colossale d’Athéna au Parthénon, ce qui est signe de son importance.

Cette statue figure une déesse féminine, couronnée d’une sorte de tour évoquant une tour architecturée. Elle est debout, bras écarté en position de pronation. Autour de sa tête des animaux identifiables à des taureaux ailés. Un grand pectoral représentant le zodiaque, un grand collier végétal. Le fourreau est décoré de chevaux et taureaux . La partie la plus stupéfiante est le torse, entièrement entouré de formes galbées dont l’identification varie, dattes ( origine Libyenne), mamelles et encore testicules de bovins. Le visage est serein.

Cette statue est vraisemblablement à l’origine flanquée de 2 animaux sauvages.

On retrouve un grand nombre de versions, au cours des siècles et dans quasiment tout l’empire romain.

Cette figure archaïque et orientale, qui perdure et s’impose dans le monde gréco-romain. Le culte d’Artemi va  devenir l’un  des plus importants de l’histoire antique, jusqu’au christianisme. Le site et le temple seront considérés comme une zone à conquérir par les chrétiens ( St Paul notamment y vient prêcher) qui contribueront à la destruction de l’édifice en 401, et du culte par Justinien.

Il est cohérent de relier cette figure majeure aux antécédents comparables des régions connectes. Or nous avons vu dans les articles précédents la récurrence millénaire de déesses trônant, comme celle de Catal Huyuk en Anatolie centrale. De même, la déesse babylonienne Ishtar, qui devient Inanna au proche-orient est souvent associée à des puissances de même nature. Déesses puissantes, sensuelles et dangereuses. Il est dit que Ishtar/Inanna serait un modèle archaïque de Lilith ( avant Eve). Ishtar est la déesse centrale de Mésopotamie, avant que Gilgamesh ne détruise son influence.

Ishtar maîtrise les lions et envoie le taureau ailé ( que l’on retrouve sur les statues d’ Artémis) céleste contre Gilgamesh qui l’a insultée…en refusant ses avances. Nous reviendrons plus loin sur la récurrence de ce type de situations.

Avant l’épopée de Gilgamesh ( vers 1500 BC)..les figures successives d’ Innana et de Ishtar sont assimilables et expriment toutes des puissances universelles, pas seulement de fertilité. Des cités entières leur sont dédiées et les portes d’Ishtar à Babylone,témoignent de la puissance du mythe.

Cette figure est répandue dans tout le proche-orient, mutant en Astarte, Astaroth

 

Figure dominante, séductrice et dangereuse, supposée tuer ses amants, elle est repoussée par Gilgamesh, qui progressivement devient le héros masculin, vainqueur du taureau céleste d’ Ishtar… L’idée de dominer et maîtriser par la violence le taureau, qui jusqu’à présent, dans de nombreux cultes était associé à la force féminine ( Catal Huyuk par exemple et les « bucranes ») est un mythe que l’on retrouvera de Nemrod à Thésée, Hercule par exemple. La tradition archaïque et féminine n’est pas la victoire CONTRE le taureau, mais l’accompagnement , l’apprivoisement, jusqu’au mythe de Pasiphaé, dont le fils Minotaure sera sacrifié .

Ci dessus, les variations de la figure toute puissante de Tanit en Phénicie, qui possède les mêmes attributs qu’ Ihstar ( cornes d’abondance, astres, lune et soleil, animaux sauvages.

Nous avons vu la déesse égyptienne Qadesh, archaïque qui perpétue et relaie ce mythe, dans l’article précédent.

 

On retrouve en Arabie Saoudite actuelle, pays d’un apartheid misogyne, des cultes anciens à 3 déesses primitives,, qui sont souvent associées aux lions et trônant , comme les déesses de Catal Huyuk et Ishtar. Ces déesses sont le prolongement de cultes anciens datant du mésolithique ( voir article précédent).

La récurrence de ce modèle de déesses est manifeste dans tout cette partie du monde dans les périodes trop souvent oubliées, antérieures aux cultures bibliques et gréco-romaines

Notamment la grande figure méditerranéenne de Cybèle, considérée comme « mère des dieux », sur un char tiré par 2 grands félins, avatars d’ Atalante et Hippomène…Il se trouve que Cybèle est aussi une grande déesse phrygienne, tout comme Artémis.

Cybèle est associée aux constructions de cités, sa couronne évoque aussi une tour, une forteresse et ressemble beaucoup à la couronne d’Artémis d’ Éphèse.

Dans ces grandes fluctuations et mutations de déesses primitives, Catal Huyuk, Ishtar, Qadesh, Cybèle;;;;apparaît naturellement Perséphone ( Proserpine), comme une ultime modification de cette puissance antique, dissociée de sa mère Déméter ( Cérès).

Après ce parcours dans un Proche Orient célébrant pendant des millénaires des cultes proches d’un monothéisme féminin : divinité des astres ( soleil-lune-étoiles), des animaux sauvages et domestiqués ( lions-bovins), de la fécondité ( seins en évidence) et fondatrices de cités ( couronne architecturée), nous retrouvons les cultes à Artémis, très variés et surprenants, comme par exemple, le Temple d’ Artémis de Corfou…ci dessous.

Ce qui est stupéfiant et pourtant manifeste sur ce tympan, est l’assimilation d’ Artémis à Gorgone. Même figure grimaçante, même postures et surtout même puissance redoutable.

Temple plus récent que celui d’ Éphèse ( fondé vers le 1er millénaire BC), mais typique de la culture archaïque et préclassique.

Gorgone représentée de face, ailée et entourée de lions, de serpents. Cette Gorgone femme aux serpents se retrouve dans le monde antique jusqu’à Leptis Magna, en Libye actuelle.

 

 

Les 3 gorgones, Méduse, Stheno et Euryale sont fameuses et la plus célèbre Méduse, est assassinée par Thésée. Dans la tradition grecque, les « héros » sont ceux qui éliminent les forces dites obscures, mais étonnamment toujours liées aux mythes archaïques féminins : Hercule( le taureau/ l’amazone Hippolyte), Persée ( le minotaure, trahi par sa sœur Ariane, fils des amours coupables de Pasiphaé et du taureau minoen, Ariane qui sera ensuite abandonnée par le « héros »), Thésée ( contre Méduse)..nous verrons plus loin que la série  de ces « héros » continue.

Sur les cartes ci-dessous, on repère aisément l’étendue des mondes gréco-romains, à partir de 1000 BC, à peu près. On repère aussi les territoires où sont identifiées des cultures amazones.

Ce qui est désigné comme « amazone », correspond clairement aux cultures des steppes et de grands espaces, ou vivent des peuples semi-nomades, d’éleveur et non d’agriculteurs. Chasseurs et chasseuses aussi. Ces cultures seraient sans doute proches dans leurs mode de vie et de valeur des cultures mésolithiques, avant la sédentarisation agricole.

Les peuples contemporains des steppes, tels les Mongols, les Lapons, les Touaregs, ni chasseurs cueilleurs, ni agriculteurs, montrent que ce type d’économie est concevable.

Par contre, leurs valeurs, leur mode de vie, les rapports de genre sont considérés comme monstrueux par les sédentaires, agriculteurs, qui font de la domination du vivant et de sa hiérarchisation un principe divin.

 

Sur le document ci dessus, et particulièrement sur la première image, venant d’un vase de période archaïque, on voit nettement qe le bouclier de l’amazone est orné de la figure de Méduse. Or, on sait aussi que les amazones adoptaient Artémis comme déesse.

La situation d’ Éphèse est aux confins de toute la culture amazone autour de l’actuelle Mer Noire. Toute la côte nord de l’ Anatolie est marquée par la tradition de cités amazones.

 

La récurrence des figures amazones dans l’art grec, archaïque, classique et hellénistique dit combien la fascination est grande et non anecdotique. Fascination jusqu’aux relations amoureuses et coupables, d’ Achille et Penthésilée par exemple, d ‘Hercule et Hippolyte, de Thésée, jusqu’à Alexandre.

L’une des premières reine amazone est Atalante la combattante magnifique et redoutable. On retrouve en elle des puissances comparables à Ishtar ; on la retrouve, transformée en lion tirant le char de Cybèle…

Les amazones sont connues encore pour s’opposer courageusement aux athéniens ( grecs modernes) aux côtés des troyens ( anatoliens). La figure oubliée de la première Andromaque ( qui veut dire plus ou moins la combattante) est citée, et bien sûr la reine Penthésilée dont Achille tombe amoureux après l’avoir tuée.

 

Pendant des siècles, les combats contre les amazones seront l’un des grands thèmes et motifs de peintures et sculptures, honorant les « héros » vainqueur de ces femmes dangereuses et étranges autant qu’étrangères, barbares et libres, là où la culture grecque les excluait de la cité et des savoirs, des arts, des arts, des sports…

 

Il va de soi ( !! hélas) que la victoire passe aussi pour ces « héros » par le viol et le rapt. Beaucoup des  « héros  » grecs sont des violeurs et des tueurs d’amazones, comme Antiope, Cassandre, Andromaque, Penthésilée….et sans doute Ariane ( sœur du Minotaure).

Il est cependant remarquable de réaliser combien le mythe des amazones croise une histoire durable dans les siècles. Loin d’une légende lointaine, les références historiques sont légions et si l’on croise les informations ( ce que fait le livre remarquable d ‘Adrienne Mayor) il apparaît clairement que ces reines amazones et leurs peuples sont omniprésents aux marches des empires grecs et romains. Elle fascinent et effraient, d’autant plus que les cultures bibliques et gréco-romaines sont délibérément fondée sur un sexisme radical.

Les bas-reliefs représentant des « amazonomachie » sont d’une violence incroyable, hymnes féminicides assumés. Traitées comme les centaures, les monstres, les forces obscures menaçant les cités virilistes grecques. le thème du « rapt » de « l’enlèvement » de femmes est constant, jusqu’à celui de Perséphone, grande déesse assimilable à Artémis, qui est transformée en proie passive. Il n’est pas anodin de voir que l’une des plus fameuses peintures grecque soit celle du tombeau d’ Alexandre, né l’année de l’incendie du Temple d’ Artémis.

Progressivement, les modèles féminins sont remplacés par des figures patriarcales, reprenant systématiquement les attributs des déesses anciennes.

Le petit Jupiter Héliopolitain dans son fourreau est une pâle copie de l’ Artémis d’ Éphèse, mais montre encore l’obsession gréco-romaine à remplacer les figures positives des divinités féminines.

A la place de l’accompagnement et de la complicité avec les forces animales naturelles, manière d’être héritée vraisemblablement des civilisations bovidiennes et mésolithiques, se fait jour une culture caricaturale de la force et de la violence systématique, aussi bien dans les rapports de genres ( rapts, viols, meurtres) que face au monde animal qui doit être soumis, comme les peuples, les esclaves …

Les histoires d’Hercule-Heraklès sont sans doute les plus emblématiques, jusqu’aux mythes les plus emblématiques du petit costaud dès la naissance…

La féminité est progressivement associée à la faiblesse, contre Achille, Bacchus, Endymion, Hercule et aussi Ulysse.. sensualité passive, oisiveté, lascivité, engourdissement, menus travaux…

L’autre face de cette médaille, est la construction de figures monstrueuses, toutes féminines, associées à la colère, la mort, la monstruosité, la calomnie, la laideur, le danger .

Il n’y a pas de monstres masculins dangereux ; les centaures sont sages et les satyres féconds. Ne reste que Cerbère, mais il n’ a rien d’humain, à la différence des Sphinges, Stryges, Moires, Gorgones, Sirènes, Parques etc….

Les dernières formes attribuées à Artémis/Diane sont celles d’une jeune femme abandonnée et mélancolique, vivant entourée de femmes et craignant les hommes. Seul Actéon en sera victime, avec l’idée que c’est Artémis/Diane la cruelle.

Les catégories dissocient ensuite la féminité, en aphrodite/mère et sorcière…Modèles qui vont durer pendant des siècles dans un monde gréco-biblique relayé par notre « civilisation » patriarcale et millénaire.

 

Pourtant, les cultes à Artémis, et même Artémis d ‘Éphèse perdurent ; on ne se débarasse pas ainsi de la moitié de l’humanité. Comme des sources souterraines, la puissance du myhte d’artémis et des cultes féminins archaïques est repérable dans l’extraordinaire continuité des références romaines, visibles sur les monnaies. Éphèse fut un grand centre « banquaire » ; la plupart des empereurs romains s’y rendent et honorent encore la déesse.

Restent dans la culture populaire, les déesses mères, par exemple la figure de Mater Matuta, trônant, assez proches des cultes à Isis Lactans.

On trouve aussi dans les régions celtico-gauloises, la déesse Romerta, féconde, mère et tenant des cornes d’abondance et encore Epona, déesse cavalière, trônant aussi entre 2 cavales.

Sur le territoire gallo-romain, Artémis d’ Ephèse est considérée comme fondatrice et protectrice de Marseille.

La dilution des références subsiste par des fusions assez cohérentes et l’on passe logiquement à une identification Isis/Artémis. Ce syncrétisme va perdurer pendant des siècles, les points communs étant la fécondité, la fertilité, le pouvoir sur des forces animales ( Isis et les bovins), sur les forces astrales ( soleil pour Isis) et les fondations de cités.

Il est notable que dans les régions où les cultes à Artémis et/ou Isis ont été les plus forts, des figures féminines ont résisté de façon spectaculaire aux forces du virilisme impérial, par exemple la figure de Cléopâtre 7 Ptolémée et encore la reine Zénobie de Palmyre (frontière Anatolie/Syrie)

 

On trouve encore des mosaïques splendides transmettant des images loin des stéréotypes grecs, sur les reines amazones, en Anatolie, à Urfa ( Edesse) au même endroit, non loin de Catal Huyuk d’ailleurs. Edesse, ville que nous retrouverons plus loin à propos de  Galla Placidia.

Coiffées du bonnet phrygien, ces cavalières ne sont pas ici représentées en guerrières menaçantes, mais en chasseresses élégantes et sereines.

Les cultes souterrains à Isis/Artemis/Perséphone/Céres refont souvent surface, au bénéfice de crises religieuses et sociétales, comme à la Révolution française, où Isis est célébrée lors d’une fête républicaine, associant les caractéristiques de la déesse égyptienne et de la statue d’ Ephèse, du lait jaillissant des seins, elle remplace aussi la Notre-Dame parisienne ( peut-être érigée d’ailleurs sur l’îlede la cité, comme sur l’île de Philaé, en lieu et place de cultes isiaques apportés par des légions gallo-romaines). On la retrouve aussi dévoyée et associée à des forces obscures et démoniaques, alchimie et/ou tarot.

Du côté des savants et érudits, des jésuites comme Athanase Kircher ( 17e siècle) aux cultes maçonniques, Artémis/Isis/Perséphone est devenue allégorie de LA nature, dévoilée par la philosophie, les arts, les sciences….

La République française, recherchant des sources et références non chrétiennes et laïques, trouve en Céres et la semeuse, tout comme Marianne et son bonnet d’amazone phrygienne, une iconographie cohérente.

A propos Olivier Jullien

Intervenant dans le domaine des arts plastiques, comme enseignant, praticien ( peintures-graphismes) et conférencier.
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